Les dessous d’un site devenu incontournable


Créé en 2000 par un supporter frustré, le site Transfermarkt, qui propose la plus grosse base de données en accès libre de la planète foot, est devenu en vingt ans une référence pour les acteurs du milieu. RMC Sport vous plonge au cœur d’une plateforme à l’influence énorme mais dont le fonctionnement reste un mystère pour beaucoup.

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Le résumé fait sourire mais a le mérite de l’efficacité. « Est-ce qu’on l’utilise beaucoup? Évidemment. C’est un peu devenu le sextoy du foot: on n’assume pas trop, mais tout le monde s’en sert. » Comme Frédéric Ryssen, agent franco-uruguayen qui collabore avec le géant californien Wasserman, ils sont plusieurs millions, dirigeants, scouts, journalistes, représentants de joueurs, simples supporters, à jeter chaque jour un œil à une fiche de joueur, ou deux, ou dix, sur le site Transfermarkt. Derrière ce nom auquel il semble manquer une voyelle, langue de Goethe oblige, se cache la plus grosse base de données en accès libre de la planète foot.

Le nombre de buts marqués par Robert Lewandowski au Bayern? Trouvé en quelques clics. Ainsi que ses réalisations avec Dortmund, le Lech Poznan ou le Znicz Pruszkow. Le nombre de minutes jouées en carrière par Sergio Ramos contre Getafe? Egalement disponible. Et si vous vous intéressez à Jérémy Posteraro, héros de Canel contre l’OM en Coupe de France, n’hésitez pas: ses statistiques en National 2 sont renseignées. Comme sa valeur estimée, évidemment. Juste après l’exploit, il était même le joueur le plus « populaire » pour les visiteurs français, qui réagissent comme tous à l’actualité. « Dès qu’un joueur apparaît dans une rumeur du côté de l’OM, il sera le profil le plus visité sur la version française du site dans la journée », confirme Ronan Caroff, area manager (responsable de zone) pour la France.

La fiche Transfermarkt de Jérémy Posteraro, héros du Canet contre l’OM en Coupe de France © DR

Transfermarkt, c’est 840.000 joueurs, 80.000 clubs et 1.682 compétitions, Coupes et playoffs compris, réparties dans 107 pays (les autres nations FIFA sont répertoriées via leur équipe nationale), le tout disponible dans quatorze langues. Une plateforme devenue en quelques années incontournable pour les amoureux et les acteurs du foot. « Tout est référencé, confirme Antonio Salamanca, recruteur qui a travaillé pour Tottenham, Liverpool ou Villarreal. Si je travaille sur un joueur, je vais notamment aller voir l’historique de ses blessures. Parce que je peux avoir l’information qu’il a été blessé par une autre plateforme, mais sans connaître la nature de la blessure en question. Sur Transfermarkt, c’est indiqué en général. C’est un outil en plus facile à manœuvrer, c’est rapide au coup d’œil, donc c’est intéressant. »

Mais cela va beaucoup plus loin. En mai 2018, alors qu’il dressait un premier bilan de son Champions Project, l’ex-président de l’OM Jacques-Henri Eyraud se basait sur cet outil pour convaincre son auditoire de la valorisation croissante de l’effectif. Pareil pour l’OL Groupe de Jean-Michel Aulas qui le cite régulièrement dans son bilan annuel, tout comme Schalke 04, le Hertha Berlin, Hoffenheim ou le FC Porto. Même l’UEFA, l’instance européenne, l’a déjà utilisé dans ses rapports. Sans oublier les journalistes des plus grands médias sportifs qui se servent de la valeur des joueurs dans leurs productions.

Impressionnant, et paradoxal, aussi, tant la conception du site est à la base « artisanale ». Retour en 2000. Matthias Seidel, ingénieur en informatique grand fan du Werder qui a déménagé de Brême à Hambourg en 1991, est un peu embêté: cet amoureux du ballon rond a beau surfer sur la « toile », pas encore développée comme aujourd’hui, impossible ou presque d’y dénicher des nouvelles de son équipe de cœur. « J’ai donc décidé de lancer le projet Transfermarkt, où tous les supporters pouvaient poster et lire des rumeurs sur leurs clubs, raconte le fondateur. J’étais très heureux de voir plus de cinquante fans visiter le site les premiers jours. » Dans un premier temps, Seidel se contente de relayer l’actualité de Claudio Pizarro et de ses camarades. Mais très vite, le site s’élargit à tout le foot allemand, s’enrichit de données et d’une communauté sur son forum. Qui peut apporter sa pierre à l’édifice, à la manière d’un Wikipedia.

« On s’habitue à recevoir des appels d’agents »

Sur Transfermarkt, ce sont les utilisateurs qui entrent les données, ou du moins proposent des corrections aux data scouts (coordinateurs de données). Seidel en sourit en évoquant la rivalité historique entre le club de sa ville et celui de celle où il était alors installé: « Il est très important que la fiche du Werder ait de meilleures données que celle, par exemple, du Hambourg SV. Il y a toujours eu un peu de compétition entre les fans des différents clubs sur le site. » A partir de 2004, Seidel se consacre à plein temps à son bébé. Il est rejoint par quelques collaborateurs, dont Thomas Lintz, actuel directeur général et numéro 2 du site, grimpé sur le bateau en 2007 après avoir été un simple utilisateur. Qui avait tout de même posté environ 70.000 messages sur les forums du site et avait pris l’habitude d’entrer les profils des joueurs de troisième division autrichienne dont il allait voir les matches à Vienne alors qu’il était étudiant.

« Matthias m’a contacté et m’a parlé de son idée de rendre son site international alors qu’il n’était accessible qu’en allemand, se souvient-il. C’était facile de commencer par l’Autriche et la Suisse, où nous avons à peu près la même langue. Il m’a demandé si j’avais envie de zapper mon vieux job étudiant pour commencer à travailler à temps partiel pour Transfermarkt. Mon premier job pour le site a été de devenir area manager pour l’Autriche. » Lintz a ensuite pris du galon. En même temps que le site a grandi. Et séduit: en 2008, le groupe de presse allemand Axel Springer a racheté 51% des parts de Matthias Seidel. Il a eu du flair car Transfermarkt – qui n’avait pas dépensé le moindre euro pour sa promotion, basée sur le bouche-à-oreille – a depuis connu une croissance ininterrompue, ajoutant de nouveaux pays au fur et à mesure.

Lionel Messi, joueur de la saison 2018/2019 en Liga pour Transfermarkt
Lionel Messi, joueur de la saison 2018/2019 en Liga pour Transfermarkt © Transfermarkt

La société compte aujourd’hui une cinquantaine d’employés, et même plus de soixante avec les temps partiels. Les embauches suivent la courbe des audiences. « Malgré la crise, on a atteint en 2020 un chiffre ‘cool’: un milliard de visites sur l’année sur toutes nos plateformes, détaille Lintz. Et 5,6 milliards de pages vues. » Ses têtes pensantes s’imaginaient-elles un tel succès? « Ce n’est pas vraiment de l’étonnement mais de la fierté, assure le DG. Quand j’ai commencé ici, je n’imaginais pas du tout ça. Mais plus vous êtes intégré dans le truc, plus ça devient naturel. On s’habitue à recevoir des appels d’agents ou des messages de joueurs sur Instagram qui posent des questions sur leur valeur sur le site. On attribue aussi des prix de ‘joueur de l’année’ et on a reçu une photo de Lionel Messi avec le trophée dans les mains. On a célébré ça mais peut-être que dans dix ans, ce sera normal que le meilleur joueur du monde soit en photo avec notre trophée. (Sourire.)« 

Plusieurs facteurs expliquent cette popularité: la grande fiabilité des données, notamment en Europe, l’aspect participatif et bien entendu la gratuité du site. « L’idée est que ça le reste, confie Lintz. C’est un projet par les fans et pour les fans. Si on met un paywall devant eux, ça ne marcherait pas. » L’idée d’un « freemium, où les gens pourront payer quelques euros pour ne plus voir de pubs », n’est pas négligée à terme. Mais rien n’a été lancé pour l’instant. Difficile, aujourd’hui, de savoir combien vaut le site (« on m’a demandé de ne pas en parler », glisse le DG), et combien il rapporte à ses patrons.

Le plus gros des rentrées d’argent provient de la publicité, mais il existe d’autres sources de revenus. « On a la volonté de faire de plus en plus de B2B (business to business, ndlr), indique Lintz. On a déjà quelque chose dans ce sens: un service pour les agents de joueurs. Dans une fiche de joueur, si vous cliquez sur son agent, vous voyez une liste de tous les joueurs avec lesquels il travaille. Chaque agent a la possibilité d’avoir un compte Transfermarkt premium où il peut montrer le logo de sa société ou ses informations de contact. Ça lui permet d’avoir un peu plus de visibilité. » Un gadget? Pas si l’on en croit les intéressés.

« Transfermarkt, c’est ma première source d’informations quand on me parle d’un joueur, reconnaît Ahmed Cheraft, de l’agence CAA Base. Ce qui m’intéresse particulièrement, ce sont les dates de fin de contrat renseignées, un élément hyper important quand tu es agent. Ça sert aussi quand tu n’as pas énormément de visibilité ou que l’agent d’un joueur n’est pas connu, car dans 80% des cas celui indiqué sur le site est le bon. Tu sais à qui t’adresser. C’est un point de départ. » Un terrain de chasse, aussi: il est fréquent que des agents se servent du « catalogue » Transfermarkt – dont les membres sont parfois contactés par différents représentants qui revendiquent le même joueur – pour cibler les poulains d’un concurrent en perte de vitesse et tenter de les faire changer d’écurie.

« Ça a complètement changé le métier, devenu beaucoup plus technique, et l’utilité de l’agent, complète Frédéric Ryssen. N’importe qui peut accéder à une base de données assez dingue. Avant internet, parvenir à joindre un joueur au Brésil était déjà une grosse partie du boulot. Maintenant, tu peux trouver des contacts sur Transfermarkt. » Et des informations très chaudes. « Il m’est arrivé que des directeurs sportifs me disent: ‘Mais il est blessé ton joueur’ ou ‘Pourquoi il n’est pas dans l’effectif?’ juste parce qu’ils avaient vu ça sur Transfermarkt, poursuit l’agent. Ils sont tellement submergés d’appels, notamment dans un mercato d’hiver très court, qu’avant de prendre la décision de recontacter quelqu’un, ils prennent un max d’informations, et on sait très bien qu’ils vont sur le site, comme nous. C’est un outil commun. »

Cheraft confirme: « J’ai connu des situations où des directeurs sportifs voire des présidents m’ont dit: ‘Tiens, j’ai vu qu’untel était chez vous’. Comment ils savaient? Parce qu’ils l’avaient vu sur Transfermarkt. Des clubs m’ont approché via la plateforme. » Et c’est loin d’être anecdotique. Les clubs ont beau avoir des outils professionnels de scouting (Wyscout, InStat…), des cellules de recrutement, des yeux un peu partout, il peut leur arriver de repérer un joueur, en 2021, sur Transfermarkt. Sans l’avoir vu à l’œuvre sur un terrain.

« Moi, je n’ai jamais vraiment découvert un joueur grâce à Transfermarkt, mais quand tu es sur une page, on te donne des profils similaires à celui que tu es en train de regarder, détaille Antonio Salamanca. Ils te sortent cinq ou six noms, et il se peut que le quatrième, tu ne le connaisses pas. Tu vas tomber sur un joueur qui joue en Norvège, et tiens, bonne surprise. Mais c’est un coup de pot. En plus je le dis souvent: la data c’est bien, mais il n’y a rien de tel que l’œil humain. »

« Ils l’ont pris uniquement grâce à Transfermarkt »

Des exemples existent pourtant en Europe, et surtout dans des championnats plus lointains, où les moyens sont moindres. Joseph Bertrand, qui travaille pour le Orlando Pirates à Johannesburg (Afrique du Sud), en sait quelque chose. « Il y a quelques mois, raconte-t-il, mon boss m’avait envoyé le profil Transfermarkt d’un mec, Erik Sorga, qui était meilleur buteur du championnat d’Estonie, qui avait mis 32 buts lors de deux saisons d’affilée ou un truc comme ça. Il m’avait demandé de me renseigner. Il n’avait pas vu de vidéo, mais il l’avait repéré via ses stats sur Transfermarkt. On a parlé avec lui, et finalement il a signé à DC United en MLS. Même sur des pays peu exposés, style Estonie, ils ont beaucoup de stats. Ça permet de trouver des joueurs. C’est comme ça que les Kaiser Chiefs, nos grands rivaux, ont recruté Samir Nurkovic, qui évoluait en D2 slovaque, et qui est l’un des meilleurs avants-centres chez nous. Il avait cartonné une saison, ils l’ont pris uniquement grâce à Transfermarkt. »

Un site qui n’est pas toujours l’allié des clubs lointains. « Le problème, c’est que les clubs européens regardent les estimations dessus, déplore Joseph Bertrand. Or elles sont trop faibles. Marshall Munetsi, par exemple, était à 200.000 euros sur Transfermarkt quand il a été vendu à Reims. Il est parti pour bien plus que ça. Les mecs nous disent: ‘Mais comment ça, sur Transfermarkt il est à tel prix…’ Les clubs européens tentent d’en profiter en se basant dessus. Ils pensent qu’ici les mecs sont payés en cacahuètes. » Dans le milieu, les valeurs des joueurs – avec deux grosses mises à jour avant les mercatos et des ajustements en cours d’année – sont ce qui fait le plus parler au sujet de Transfermarkt. Mais comment sont-elles calculées?

Samir Nurkovic, l'attaquant serbe des Kaizer Chiefs, recruté par le club sud-africain sur la base de sa fiche Transfermarkt
Samir Nurkovic, l’attaquant serbe des Kaizer Chiefs, recruté par le club sud-africain sur la base de sa fiche Transfermarkt © AFP

La plupart imaginent un calcul scientifique basé sur un algorithme, à la manière des valeurs livrées par l’Observatoire du football CIES ou le cabinet KPMG. Que nenni. « On a fait des expérimentations, notamment via de la collaboration avec des universités, explique Lintz. Mais à chaque fois, on s’est rendu compte qu’il y avait des données qualitatives qu’on ne pouvait pas transposer en chiffres. Par exemple, avec les mêmes données, les mêmes statistiques, on évaluerait sans doute Cristiano Ronaldo plus bas. Mais il est Cristiano Ronaldo et ça lui donne plus de valeur. » Le processus en place, supervisé par le responsable des valeurs Christian Schwarz, qui vérifie la cohérence des chiffres, démarre sur les forums du site, où les utilisateurs sont invités à participer aux discussions sur les valeurs des joueurs et à argumenter, démarche qui semble toutefois moins prendre en France que dans d’autres pays alors que Transfermarkt « a longtemps oublié » notre nation, dixit Lintz, en raison d’un faible nombre d’utilisateurs.

L’étape suivante met à contribution ceux qui sont appelés les « parrains » des forums. « Les modérateurs se réunissent, lisent tous les arguments proposés et préparent une première idée de ce que la nouvelle valeur pourrait être, poursuit Lintz. Ils se connectent ensuite avec les experts de nos bureaux et comparent beaucoup de données. Ils regardent par exemple tous les défenseurs centraux de moins de 25 ans des championnats du top 5 européen et se disent: ‘Ce joueur du PSG est comparable à ce joueur de Dortmund ou à ce joueur du Bayern’. C’est un compromis à trouver. Les données sont ensuite publiées. Et dès la minute qui suit, les discussions reprennent. » « Après plusieurs tours de négociations où les avis divergent, on parvient généralement à un montant cohérent », précise Ronan Caroff.

« Il valait 70 millions sur Transfermarkt… »

Devenu en mai 2020 area manager pour la France (il vérifie la mise à jour des données, publie des articles sur les évolutions des valeurs, traduit des éléments du site, travaille à l’extension de la base française) après trois ans comme utilisateur puis data scout sur le National 1, Caroff ne détermine donc pas seul les valeurs des joueurs évoluant sur notre sol: « Le mot-clé est ‘discussion’. Mon avis ne passe pas au-dessus d’un autre malgré ma position. » Ce qui ne l’empêche pas d’avoir son opinion et d’imaginer Sven Botman comme le joueur de Ligue 1 dont la valeur pourrait le plus augmenter dans les mois à venir: « Si les rumeurs de départ l’été prochain aux montants évoqués se confirment, je le vois bien monter encore pour s’approcher des sommes sorties dans la presse. »

Alléchant pour Lille quand on sait que le Néerlandais est déjà passé de 1,3 à 25 millions d’euros entre avril 2020 et janvier 2021. Mais rien de prédictif. « C’est en dehors de la réalité, on voit des chiffres qui n’ont rien à voir avec la valeur réelle des joueurs », juge Salamanca. Les membres de l’équipe de Transfermarkt le confirment: le site n’a pas vocation à déterminer un montant de transfert mais bien la valeur sur le marché. « C’est un indicateur pour savoir si un joueur a le potentiel recherché, pointe le fondateur, mais beaucoup d’autres facteurs devraient être pris en considération avant de signer un joueur. » Le salaire, la durée d’un contrat, le prestige d’un club et sa situation financière font partie, entre autres, des critères pris en compte par le site.

Selon une enquête signée par le site d’investigation Follow The Money, « la valeur marchande estimée sur Transfermark diffère d’environ 60% des frais de transfert réels », un chiffre qui tombe à 34% pour les transferts de plus de 10 millions d’euros, et plus de la moitié des valeurs du site sont plus basses que le prix du transfert réel. Sans oublier les joueurs en fin de contrat, échangés ou qui vont prendre leur retraite, valorisés à un prix qui n’a aucune utilité sur le marché. Certains dirigeants ne s’embarrassent pas de ces considérations et semblent prendre la chose au premier degré, à l’image de Josep Maria Bartomeu. L’été dernier, pour justifier « l’échange » Arthur Melo-Miralem Pjanic entre son club et la Juventus Turin, l’ancien président du Barça avait sorti cette carte pour expliquer au micro de la radio RAC1 pourquoi le Brésilien avait été évalué à 80 millions d’euros (72 plus 10 de bonus) pour son transfert après avoir été acheté pour 30 millions deux ans avant: « Il valait 70 millions sur Transfermarkt avant la pandémie donc nous ne sommes pas loin de ça ».

Et la question de se poser: l’influence avérée du projet lancé par Seidel provoque-t-elle des dérives? Dans le milieu, certains n’arrivent « pas à croire que les gens de Transfermarkt ne sont pas sous pression de la part de certains mecs pour faire monter des valeurs ». « Des histoires comme ça existent, oui, répond Thomas Lintz. La plupart du temps, elles ne concernent pas les joueurs de premier plan, sans doute car ils s’en fichent ou qu’ils ont des conseillers en relations publiques qui leur disent de ne pas le faire. Pour les joueurs de niveau moyen, ce sont souvent les agents qui appellent. Ils nous demandent pourquoi sa valeur est à ce niveau alors que tel autre joueur est plus haut. On leur explique. Et si on ne peut pas, on les invite à participer à la discussion sur le forum ou on ajoute nous-mêmes leurs arguments. » « Cela ne vient pas infléchir notre position, confirme Ronan Caroff. Ça peut avoir un impact sur la valeur suivante mais il n’y a jamais de traitement de faveur. »

Lintz assure ne jamais s’être vu proposer de pot-de-vin pour faire augmenter la valeur d’un joueur. Mais Matthias Seidel avait expliqué dans une interview avoir déjà été contacté dans ce sens. Dans l’enquête de Follow The Money, le responsable de la zone Belgique-Pays-Bas, Bart Tamsyn, évoquait pour sa part des propositions de dîners ou de montres en échange d’une meilleure valorisation. L’intérêt pour le site est varié. Des clubs contactent ses membres pour comprendre le processus de décision des valeurs. Des joueurs demandent à modifier des données sur leur profil. « De l’intérieur, on ne ressent pas forcément l’importance prise par le site, témoigne Caroff, donc les premières sollicitations de clubs, joueurs, agents ou médias m’ont donné un peu le vertige. »

Quand ils ne sont pas écoutés, certains versent dans la filouterie. « Il y a des tentatives de fausses données, parfois par les joueurs eux-mêmes, parfois par quelqu’un juste pour s’amuser ou pour une autre raison, explique Lintz. Le truc le plus classique, c’est un joueur qui a un pied fort mais qui vient pour ajouter que ses deux pieds sont aussi bons l’un que l’autre. Pour cette raison, on a retiré la possibilité de changer ces choses-là par un utilisateur lambda, ça ne peut être modifié que par quelqu’un qui est déjà data scout. » La communauté joue son rôle de garde-fou. Et gare à ceux qui tentent de contourner la règle. « Si je vais sur la fiche de Lionel Messi et que j’entre qu’il fait 1,90m, cette information ne survivrait qu’une minute tout au plus avant d’être corrigée, poursuit le DG. Et je recevrais un mail disant que mon compte Transfermarkt a été bloqué et me demandant de ne plus le faire. »

Certains agents demandent aussi la création de fiches pour les joueurs de leur écurie, acceptée s’ils apparaissent dans une compétition couverte par le site. « Les mails d’agents qui nous harcèlent sont automatiquement supprimés, précisait Seidel en 2019 dans le média belge Sport/Foot Magazine. Mais les joueurs s’en mêlent également. Parfois, il y a des choses amusantes: ils nous demandent si on peut faire monter leur valeur pendant une nuit. » Sans doute un ultime élément de négociation dans un transfert. On en vient à se demander si des joueurs lambda n’ont pas tenté le jackpot: se créer une fiche Transfermarkt pour s’inventer une crédibilité et convaincre un club de les recruter.

« Un joueur amateur venant du nord de l’Europe dont je ne me souviens plus du nom était parvenu à obtenir un essai dans un club espagnol, en deuxième division, raconte Lintz. Le club avait diffusé un communiqué indiquant qu’il testait ce joueur. Quelqu’un de notre communauté a dit que ce gars était sur le point d’être transféré là-bas et a créé sa fiche. Une fois qu’il a eu sa fiche, ce joueur a commencé à contacter d’autres clubs en disant: ‘J’ai eu un essai dans ce club espagnol, j’ai un profil Transfermarkt, seriez-vous intéressé?’ Mais ils se sont rendus compte du truc. » Mladen Petric, lui, a connu une mésaventure d’un autre type. Lorsqu’il évoluait à Hambourg, entre 2008 et 2012, l’attaquant international croate a voulu se créer un compte Transfermarkt mais le personnel du site pensait à « un farfelu qui essayait de créer un compte fictif », dixit Lintz en 2019, et avait « bloqué toutes ses tentatives ». Petric a dû se résoudre à prendre son téléphone pour appeler les responsables du site et faire activer son compte.

Parfois, il faut aussi faire face à la bouderie d’une superstar touchée dans son ego. « L’année dernière, quand on a mis à jour les valeurs des joueurs de Serie A, celle de Cristiano Ronaldo avait baissé car il vieillit, se souvient le DG. Il nous a envoyé un message sur Instagram, où on avait posté l’info, en nous disant un truc du genre: ‘Vous êtes sérieux les gars? Je ne vaux que ce montant?’ On lui a répondu en lui envoyant les valeurs de tous les joueurs de plus de 34 ans comme lui: ‘Tu es vraiment au-dessus et ton premier poursuivant est très loin’. Mais je pense qu’il n’était pas heureux de cette réponse et il nous a dit: ‘Bonne chance à vous pour vos évaluations’. Et après ça, il a bloqué notre compte! »

Transfermarkt s’invite aussi jusque dans les tribunaux. En Espagne, un ancien consultant du club de Valence avait porté plainte contre l’agent portugais Jorge Mendes et le propriétaire du club Peter Lim en août dernier: Mendes avait fait signer plusieurs joueurs portugais à Valence et le consultant affirmait que Mendes et Lim avaient illégalement gonflé leurs valeurs. Mais le procureur a rejeté la plainte en expliquant que les prix de ces transferts étaient légitimes car proches des valeurs estimées sur Transfermarkt!

Intelligence artificielle

Et l’avenir dans tout ça? En 2019, Seidel avait expliqué que développer leur propre plateforme de scouting pouvait intéresser Transfermarkt. Lintz évoque pour sa part « de grands plans », à commencer par la conquête de nouveaux marchés comme l’Inde (où le site a été lancé l’année dernière), le Brésil et le Mexique (le site n’y est pas encore assez développé) ou encore l’Indonésie, pays avec le plus grand nombre d’abonnés à leur compte Instagram. Les équipes de Transfermarkt ont aussi lancé des recherches sur l’intelligence artificielle, qui pourrait aider à prédire l’avenir d’un joueur et de sa valeur, et ne disent pas non à un algorithme en guise de coup de main. « Il serait bon d’en avoir un qui nous serve d’alarme et nous dise: vous devriez regarder ce joueur car ses données ne correspondent pas à la valeur qu’on lui a attribuée », précise Lintz.

Il faudra aussi passer à des systèmes de clouds, taille des serveurs oblige, et « faire grandir l’organisation pour se structurer avec de plus en plus de gens ». Un dérivé du site consacré au football féminin, Soccer Donna, pour l’instant disponible en allemand, a aussi vu le jour. La croissance va se poursuivre, en somme. Au point de finir par voir Seidel se débarrasser de ses 39% de parts pour monétiser un peu plus la réussite d’une création dont il est « incroyablement fier »? « Je peux répondre en le citant, sourit Lintz. A un moment, on discutait juste de changer le logo et il nous a dit: ‘Si vous faites ça, je me tatoue l’ancien sur la poitrine’. Il est tellement amoureux de Transfermarkt que ce n’est clairement pas l’idée. »

Clément Chaillou et Alexandre Herbinet



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